Out There

Queerness, (in)visibilité et espace public
Montréal

Ianna

Ianna, Montréal, Août 2016

(English version down below)

1) Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis une artiste trans multidisciplinaire.

2) Peux-tu me parler de ta tenue (que portes-tu/pourquoi as-tu choisi cette tenue), et plus généralement de ta présentation physique ?

Généralement, j’aime me distinguer. J’ai toujours été marginale. Jeune, je m’associais au punk. Présentement, je m’associe au queer étant donné ma condition trans. J’aime le queer car il brise certaines règles de genres. En transitionnant, j’ai appris à déconstruire le genre et à le remettre en question. Par contre, mon objectif fut de transitionner complètement. Je voulais voir une femme devant le miroir. Il était indispensable et nécessaire de prendre toutes les mesures nécessaires pour atteindre mon objectif et ressembler à ce que j’avais en tête. Donc, j’ai eu une opération de changement de sexe, j’ai eu une augmentation mammaire, j’ai fait enlever ma pomme d’Adam, et j’ai eu quelques chirurgies qui me paraissaient logiques afin de corriger certains attraits masculins. En terme d’inscription sociale, j’aime faire les choses différemment. Je suis critique socialement. Pour ma part, la différence n’est nécessairement pas au niveau du corps mais plus au niveau de la réflexion du corps dans l’espace. Je sais exactement pourquoi la plupart de mes ami-e-s sont dans la communauté queer etc… Je sais ce qu’ils.elles vivent. Je connais très bien le sentiment de différence et d’exclusion, la marginalisation, étant donné mon passage à travers différentes étapes et d’avoir été longtemps dans le placard lorsque j’étais jeune, je connais très bien ces réalités là.

3) Pourquoi as-tu choisi de poser à cet endroit ? Est-ce que ce lieu a un sens particulier pour toi ?

J’habite dans ce quartier du centre-ville. C’est un quartier que je connais et qui me touche personnellement. Ma transition a débutée ici. J’y ai déjà fait mes premiers shootings pour le livre Trans Avenue. Pour notre rencontre, j’ai aussi choisi une ruelle car elle représente la face cachée d’une façade. On peut y voir un autre point de vue, sans artifice. Étant donné que je dévoile une partie de moi-même, ça fait du sens.

4) Est-ce que des paramètres extérieurs interviennent quand tu choisis ce que tu vas porter ou sur les décisions que tu prends concernant ton apparence/ta présentation physique ?

Ça dépend comment je me sens. Il y a des journées où je me sens plus sexy, plus féminine que d’autres, ainsi, je vais m’habiller en conséquence. Il y a des journées où je me sens moche, je me sens petite. je me sens agressée par les gens. Lorsque je ne me sens pas confortable, je voudrais être transparente mais ce n’est pas possible. Donc, je me cache sous un hoodie avec des lunettes fumées.

5) Est-ce que tu penses que la visibilité est une question politique ?

Oui, c’est certain. La revendication de notre existence, de notre corps, c’est politique. Est-ce qu’on se sent en sécurité dans un espace, par exemple? Jusqu’où on est prêt-e-s à aller aussi, parce que forcément on est dans des situations de vulnérabilité où on se sent minoritaire par exemple. C’est sûr que s’il arrive de la violence à ce moment-là, sous toute ses formes, on peut se sentir plus isolé-e et c’est encore très lié au contexte. Je crois que parfois il faut prendre des risques même si on a peur. L’inconnu fait peur. Mais le courage mène souvent vers des ouvertures, des avenues qui sont nécessaires pour s’émanciper (personnellement ou socialement).

6) Quelles sont tes stratégies pour résister aux oppressions que tu subis ?

La violence subie peut vraiment blesser. Je peux me mettre à l’écart un certain temps pour guérir. Mais généralement, je reviens plus fort après avoir récupéré ma force. L’injustice représente une source de motivation. Je transpose souvent les violences vécues dans mes projets artistiques. Pour moi l’art représente une arme pour mener un combat. Il y a différentes façons d’utiliser l’art. Donc, je réfléchis à des nouvelles stratégies de diffusion, de nouvelles manières de faire les choses pour intervenir.

7) Quelle est ton expérience dans l’espace public ? Y a-t-il des endroits que tu évites ou des choses que tu privilégies ?

Je me considère chanceuse et privilégiée, contrairement à d’autres personnes trans, d’être incognito en public. Le “passing” est un privilige pour une personne trans car ça te donne le choix de dévoiler ton identité trans ou pas. Avoir le choix, c’est une chance. Cependant, je suis fière d’être trans et je m’implique. Toutes les personnes qui m’entourent sont au courant. C’est quelque chose de trop important dans ma vie pour être caché.

8) Si tu devais décrire ta présentation physique ou lui donner un titre (la ligne éditoriale de ton look si on veut), qu’est-ce que ce serait ?

100% moi-même. J’ai même un tatouage sur mon bras où il est écrit en latin “Nosce te Ipsum”, ça veut dire connais-toi toi-même, know yourself. J’ai beaucoup souffert dans le passé mais je crois avoir réussi à extérioriser mon état intérieur pour devenir le vrai “Moi”.

9) As-tu beaucoup changé de présentation ou de stratégies/choix de visibilité jusqu’ici ?

J’ai toujours été une personne marginale, depuis mon adolescence. Dès quatorze ans, j’écoutais du punk rock. Je m’insurgeais et souhaitais autre chose autour de moi. J’avais un style un peu bizarroïde et je me mettais du vernis à ongle. Je me démarquais clairement de la masse et de la culture mainstream. On voulait souvent me battre à l’école. Je ne me sentais pas prêtre pour débuter une transition. J’avais aucun repère, aucune référence.

10) Penses-tu te ressembler ? Et y’a-t-il autre chose que tu veux ajouter ?

Oui, de plus en plus, j’ai pas l’impression de jouer un rôle ou quoique ce soit. Je n’essaie pas de plaire à quelqu’un ou d’entrer dans un moule. J’ai assez d’expérience pour savoir que les styles changent et les modes changent et le queer est à contre-courant mais va devenir de plus en plus dans le courant. Tous les mouvements à contre-courant sont récupérés par le système et je sais que le queer va devenir comme ça et dans quelques années ce sera à la mode. Mais moi je ne serais pas à la mode parce que j’ai toujours été marginale. Je suis en quelque sorte conditionnée à la marginalité.

– – – – In English – – –

1) Can you introduce yourself ?
I am a trans multidisciplinary artist.

2) Can you tell me about your outfit (what you are wearing/why you chose this outfit), and more generally about your physical presentation ?
Generally, I like to stand out. I have always been a marginal. I associated with punk as when I was younger.  Now I associate more with queer given my trans status. I like queerness because it breaks gender rules. While I was transitioning I learned to deconstruct gender and to question it. But my goal was to transition completely. I wanted to see a woman in the mirror. It was indispensable and necessary to take every measure necessary to meet my goal and look like what I had in mind. So I had gender reassignment surgery, breast augmentation, had my Adam’s apple removed and a few surgeries that seemed sensible for me to change some masculine features. In terms of social admission, I like to do things differently. I am socially critical. For me, my difference isn’t about my body but about my reflection about body in space. I know exactly why most of my friends are in the queer community etc… I know what they experience. I know very well the feeling of being different and the exclusion, marginalization since I went through all the steps and was in the closet for a long time when I was younger, so I know these realities very well.

3) Why did you choose to shoot here ? Does this place have a special meaning for you ?
I live in this neighborhood downtown. It’s a district I know and feel close to personally. My transition started here. I shot my first photoshoots here for the book Trans Avenue. For our meet up I chose an alley because it shows the other side of the facade It another point of view, without artifice. Since I am revealing a part of myself, it makes sense.

4) Do external factors have an influence on choosing what you’re going to wear or on the decisions you make regarding your appearance/physical presentation ?
It depends on how I feel. There are days I feel sexier and more feminine than others, so I dress accordingly. There are other days when I feel ugly, small and attacked by people. When I feel uncomfortable I like to hide under a hoodie or with glasses.

5) Do you think that visibility is a political matter ?
Yes for sure. Advocacy for our existence, our body it political. Do we feel safe in a space, for instance, it’s essential. How far are we ready to go because we are in vulnerable situations when we feel like a minority. If violence occurs in this moment, whatever its shape or form, we can feel more isolated and once again it’s really linked to the context. I think we need to take risks sometimes, even when we are scared. The unknown is scary. But courage often leads to openings, avenues that are necessary for emancipation (personally and socially).

6) What are your strategies to resist the oppression you face ?
Violence directed towards you can really hurt. I can stay away for a while to heal. But in general, once I regain my strength, I come back even stronger. Injustice is a source of motivation, as I often translate the violence I experience in my artistic projects. For me, art is a weapon to fight with. There are different ways of using art to change things so I’m thinking about new strategies of distributing and making things to intervene.

7) What is your experience of public space ? Are there places you avoid going to or things you favor ?
I consider myself lucky and privileged as I can go unnoticed in public, unlike other trans people. “Passing” is a privilege for a trans person because it allows you to chose to reveal your trans identity or not. To have the choice is a chance. However, I am proud to be trans and I involve myself. All the people surrounding me know about it. It’s something too important in my life to be hidden.

8) If you had to describe your physical presentation or give it a title (like the editorial line of your look sort of), what would it be?
100% myself. I even have a tattoo that says in Latin « Nosce te Ipsum » which means Know yourself. I suffered a lot in the past but I think I managed to show who I am inside and become the real “Me”.

9) Have you changed your presentation or strategies/choices of visibility a lot until now?
I have always been an outsider since I was a teenager. I started listening to punk when I was fourteen. I started young because my older brother had introduced me to it. Around 14/15 I listened to rap and punk, dressed weird just like in college, I always had a weirdish style and I use to wear nail polish. I was bullied in school. I wasn’t ready to start a transition then. I had no references or standards.

10) Do you feel like you resemble yourself ? And is there anything you want to add?
Yes, more and more, I don’t feel like I’m playing a role of any sort. I am not trying to please anyone or to fit in any shape. I also have enough experience to know that style changes, fashion changes and queer is a counter-culture but it will become mainstream. Every counter-culture becomes a part of the mainstream and I know that queer is like that, and it’ll be fashionable in a few years. But I won’t be fashionable because I’ve always been marginal. I am sort of conditioned to marginalization.