Out There

Queerness, (in)visibilité et espace public
Nantes

Madeleine

Madeleine, Nantes, Octobre 2016

(English version coming soon)

1) Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’identifie comme étant une jeune femme. Je ne sais même plus si jeune est censé coller à mon âge et femme à ce que je pense, mais je crois que c’est ce que je renvoie et ce que je renvoie ça fait quand même un peu qui je suis, c’est aussi dans le regard des autres qu’on se retrouve. J’ai 26 ans, j’ai fini mes études, des études en sciences humaines qui m’ont beaucoup plues mais je ne suis pas sûre de vouloir travailler là dedans. Là je suis en période de transition, dans le sens où je sais pas vraiment ce que je veux faire donc je me laisse un peu porter, ce qui peut expliquer qu’il y ait un peu une inconstance dans ce que je raconte ou que tout n’est pas posé, les choses sont encore en mouvement. Je suis Taureau-Scorpion. Je pense être vue comme une femme par les gens autour de moi et il y a beaucoup de critères/codes féminins que j’aime beaucoup. J’aime beaucoup me maquiller, j’aime me faire les ongles ou porter des bijoux par exemple, à côté de ça j’ai l’impression d’être une personne dont le genre importe peu. J’aime bien dire que je suis soit une vieille personne, soit un petit garçon en retard pour aller à l’école. Au niveau de mes attirances de genre, j’ai du mal à comprendre la binarité du genre et j’ai du mal à comprendre comment la « différence anatomique des sexes » et la binarité des genres pourraient me servir de boussole et pour définir qui je suis, et pour définir par qui je suis attirée. Le genre est une notion à laquelle je ne me réfère pas forcément et je sais que mes attirances dépendent entièrement de la personne que j’ai en face de moi et à aucun moment je vais me dire « Non, ça va pas coller avec cette personne parce que j’ai l’impression que c’est un homme/j’ai l’impression que c’est une femme/j’ai l’impression que c’est pas une personne binaire. ». Je me soupçonne d’être une personne neuroatypique, non-diagnostiquée et je dois être dans des cas de surdouance qui doivent expliquer pourquoi je pense de manière un peu trop complexe parfois à des questions simples. J’ai aussi certains traits autistiques, pas assez pour que ce soit réellement difficile pour moi de gérer le quotidien, mais quand même assez pour que je me sente pas normale quand je rencontre des gens et que ce soit une souffrance.

2) Peux-tu me parler de ta tenue (que portes-tu/pourquoi as-tu choisi cette tenue), et plus généralement de ta présentation physique ?

J’ai longtemps hésité parce qu’il y a pas mal de tenues que je trouve fétiches, enfin dans lesquelles je suis bien, et pour moi l’important c’était déjà d’être confortable. Du coup, c’est un peu typiquement une tenue de soit une vieille personne, soit de petit garçon en retard pour aller à l’école. C’est important pour moi d’être confortable dans mes vêtements, même si j’adore porter des vêtements que je trouve beaux et qui ne le sont pas forcément aux yeux de la société. Les couleurs pour moi c’est super important, il faut que les couleurs aillent bien ensemble, que les motifs aillent bien ensemble et les textures… ça me vient assez intuitivement. S’il y a des jours où j’ai pas exactement la bonne nuance de fringues ou j’ai pas exactement la bonne tenue ça va vite me faire perdre de l’énergie et m’énerver. La tenue que j’ai choisie aujourd’hui du coup, c’est un pull dans lequel je me sens hyper bien, un pull que j’ai acheté à Nantes, alors comme je viens d’emménager à Nantes pour moi c’est symbolique aussi. Ça fait partie des secondes peaux que j’ai adoptées ici. Comme c’était important pour moi de changer certaines choses, je voulais aussi des vêtements dans lesquels je me sente super bien. J’aime bien ce pull parce qu’il est trop grand pour moi et du coup on peut se cacher, je peux mettre mes mains en entier dedans et le descendre quasiment jusqu’à mi-cuisse, du coup j’ai l’impression d’être un enfant. Dans la manière dont je présente je crois que j’aime bien ressembler à un enfant, en plus je suis pas très grande donc ça marche bien. J’aime bien le côté confortable. Tu sens vraiment le gros Taureau derrière qui dit « Je veux du confort ». C’est un pantalon dont la couleur m’apaise énormément et dont la texture est cool aussi mais que je peux pas mettre en hiver parce qu’il fait trop froid. Je me rends compte en les voyant là que c’est pas des fringues qui sont pas super genrées. Ça m’arrive de porter des fringues super féminines parfois, j’en ai deux-trois dans ma penderie, mais j’ai de plus en plus de mal à vraiment me reconnaître là dedans et j’ai du mal à pas avoir l’impression de jouer une mascarade quand je suis vraiment habillée « en fille » avec des jupes, des collants, des robes… Après j’adore ça! Mais j’aurais plutôt tendance à mettre des shorts par exemple parce que j’aime bien pouvoir faire pas mal de trucs avec mes jambes et quand tu mets des jupes après tu te dis « Est-ce qu’on va voir ma culotte ? » et comme la société est un peu nulle sur « Oh mon dieu la culotte des filles », c’est pas top quoi. Pour autant j’ai pas l’impression d’adopter des codes qui soient super masculins, parce que à côté de ça, je me maquille pas mal, tout à l’heure c’était la blague de « Commence à mettre ton eyeliner parce qu’on début l’entretien dans une demi-heure. ». J’adore me mettre du vernis, j’adore porter plein de bijoux, pour moi les bijoux c’est super important et ça fait partie de mon armure sociale.

Il y a un grand truc que je n’ai pas précisé jusque là, c’est que je suis quand même très introvertie et le dehors peut vite être dangereux pour moi, les situations sociales que je connais pas, les lieux que je connais pas, et dans mes vêtements y’a quand même un côté armure, même si c’est moelleux, pour affronter le dehors. Pour ça, même indépendamment des questions de queerness, je vois vraiment mes fringues comme une manière de me protéger du dehors. D’ailleurs quand je rentre chez moi et que je sais que je vais pas sortir, j’enlève mes vêtements de l’extérieur et je mets des vêtements d’intérieur qui ne sont pas les mêmes et c’est des garde-robes qui ont tendance à pas du tout se recouper, sauf si je suis vraiment hyper bien avec quelqu’un, auquel cas je peux venir dans un pantalon de pyjama. Sinon de manière général au niveau de mon look, j’ai les cheveux courts depuis quelques années, depuis mon entrée en Master. C’est un peu un truc qu’en même temps j’ai réfléchi pas mal de temps et que j’ai fait sur une impulsion quand même. À ce moment-là je ne me souviens plus pourquoi je l’ai fait. Je crois que dans ma tête, pendant longtemps quand je pensais encore de manière binaire, j’avais l’impression que les filles c’était des personnes avec les cheveux longs, et les garçons c’était des personnes avec les cheveux courts. Après je me suis coupé les cheveux et ça a un peu compliqué les choses (rires). Je sais pas vraiment pourquoi je me suis coupé les cheveux mais j’ai apprécié ce changement et j’ai eu l’impression de pouvoir plus jouer avec les codes de genre à ce moment là. Je crois que les cheveux longs c’était beaucoup trop associés à une féminité qui m’allait pas, dans le sens où j’avais déjà beaucoup de choses féminines autour de moi et j’étais pas sur le continuum masculin-féminin, je voulais plus me rapprocher de quelque chose de plus neutre. Je m’habille de façon neutre avec beaucoup de maquillage ou une belle robe et je me maquille peu, je peux mettre plus de bijoux etc. Parfois quand je vois mes ami-e-s qui ont des cheveux longs, je me dis que je veux des cheveux longs et en même temps je suis bien avec mes cheveux courts. Je trouve que ça me va bien et que ça colle bien avec le côté caméléon que j’ai dans mes fringues, d’aller d’un côté plus masculin parfois à des choses très féminines.

3) Pourquoi as-tu choisi de poser à cet endroit ? Est-ce que ce lieu a un sens particulier pour toi ?

En fait je suis toute nouvelle dans cette ville, donc je connais pas encore beaucoup de lieux, déjà. C’est un chemin, cet endroit, c’est le chemin qui me permet de rentrer chez moi quand je suis au centre-ville et d’aller au centre-ville quand je suis chez moi, du coup c’est une bonne jonction dans ma tête entre, je suis chez moi, je suis cocooning, protégée et le dehors qui est menaçant, dans tous les cas pour moi. C’est vraiment la passerelle, entre les deux univers, ça me permet de passer de l’endroit que je considère comme chez moi à l’endroit où j’entre dans la société. Je m’en étais pas rendue compte avant que tu me poses la question, ça vient de me venir du coup je trouve ça super intéressant. En plus c’est une écluse, les écluses à la base ça me fait hyper peur, mais celle-là je m’y sens bien. Il y a de l’eau partout et l’eau est un élément qui m’apaise énormément. C’est aussi un lieu qui m’a parlé parce que quand je prenais mes marques en ville ça me soûlait de suivre les lignes de tram pour rentrer chez moi, du coup je me suis dis « Essaie d’aller par là, tu verras bien où t’arrive » et je me suis rendue compte que j’arrivais effectivement chez moi et ça a un peu été mon premier sentiment de contrôle sur la ville ; je trouve mon propre chemin pour rentrer chez moi. Quand je me suis baladée là, la première fois, il y a avait tellement de flotte partout que ça m’a coupé le souffle, c’était magnifique, le ciel se reflétait dans l’eau…Je voulais aussi te faire découvrir cet endroit, en fait, ça fait aussi partie des raison pour lesquelles je voulais qu’on aille shooter là. J’ai réfléchi quand tu m’as dit que tu voulais shooter en dans l’espace public, d’abord j’ai pensé à aller du côté de l’Île de Nantes parce que je me sens bien au niveau des Machines et tout, mais c’est pas quelque chose où j’ai un bout d’histoire ou un sentiment particulièrement fort et cet endroit pour moi c’était le premier petit bout que je me suis approprié.

4) Est-ce que des paramètres extérieurs interviennent quand tu choisis ce que tu vas porter ou sur les décisions que tu prends concernant ton apparence/ta présentation physique ?

Il y a vachement ma Lune en Balance qui ressort pour s’adapter aux situations sociales, là je suis contente actuellement parce que je suis pas aux prises avec des milieux sociaux que je n’ai pas choisis. Clairement vu que je n’ai pas encore de boulot et que tout ce que je fais ici c’est voir des ami-e-s, pour mon plus grand bien, je peux vraiment m’habiller comme je le sens. Du coup je peux être à moitié en pyjama ou des tenues qui rappellent les pyjamas parce que c’est confortable et toujours coordonnées quand même.

C’est une question qui me fait plus écho à comment je me suis habillée ces dernières années. J’ai fait deux M2 de la même spécialité mais l’un en parcours pro et l’autre en parcours recherche. Quand je suis entrée en parcours recherche, mon premier M2, ça a été très compliqué de m’inscrire à cet endroit là et j’ai été présidente d’une amicale étudiante. Pour moi, il a fallu à ce moment là montrer quelque chose d’un sérieux, montrer que j’étais plus une adolescente/jeune adulte mais quelqu’un qui pouvait encaisser des responsabilités. J’ai énormément joué sur mes fringues au niveau associatif pour montrer une espèce de responsabilité, aussi parce que c’était une association qui à la base était quasiment entièrement constituée d’hommes. Ce qui est assez ironique pour une amicale en sciences humaines où il y a vraiment beaucoup de femmes. Je sais pas si c’est moi mais je pense pas, j’ai quand même du montrer un certain sérieux pour qu’on me prenne au sérieux et qu’on me prenne pour plus qu’une simple secrétaire, ce qui est bien genré au féminin. J’étais attirée par les spotlights et la présidence. Durant mon premier M2, j’étais habillée un peu comme un uniforme avec des chemises, des petits pulls par dessus et soit des jupes très serrées ou des shorts ou des pantalons très serrés. Le haut de mon corps essayait de dire que je peux gérer des responsabilités, pendant que le bas disait « Hey je suis cool ! ». Ça a énormément pensé ma manière de m’habiller, il y a énormément de pièces dans ma garde-robe que j’ai depuis vendues, données ou que je ne porte plus parce qu’elle ne correspondent plus à mon état d’esprit. À ce moment là j’avais les cheveux hyper courts et blonds peroxydés, de base j’avais pas l’air hyper sérieuse et du coup il fallait que je casse un peu avec des chemises, des pulls…

L’année suivante, j’ai fait un M2 pro où j’étais la moitié du temps en stage avec un public dans l’univers du social. Je travaillais avec l’uniforme du milieu social dans lequel j’étais, donc une blouse, et je me suis rendu compte qu’il fallait que je m’habille en dessous de manière assez vive et bienveillante pour ne pas avoir l’air d’un expert, et pour pouvoir créer un lien avec les personnes avec lesquelles je travaillais. J’ai deux garde-robes qui se sont créées à ce moment là, celle de mes jours de stage et celle de mes autres jours, sachant que les autres jours c’était en mode, je suis à la fac et j’en ai plus rien à foutre donc je viens en jeggings ou bas de pyjama avec des pulls informes et des gros bijoux. Ma garde-robe de travail avait pas non plus trop de couleurs mais quand même, du rose, des fleurs, j’adore les motifs floraux, du camel, du bleu, des choses qui, sous la blouse que j’étais obligée de porter, donnaient quelque chose de plus réconfortant et plus humain. Pas de chemise, pas de blanc, pas de noir. Je réalise en t’en parlant que je réfléchis énormément ma garde-robe et que c’est vraiment une manière d’entrer dans le monde et de me fondre dans des codes sociaux. C’est par mes fringues que j’arrive à me sentir plus ou moins adaptée à un milieu, et j’ai tendance assez rapidement à reprendre les codes vestimentaires des gens autour de moi. Je sais que ça fait partie de mon côté un peu caméléon et je vais adapter ma garde-robe pour me sentir en adéquation avec mon environnement et pour pas faire tache. C’est marrant parce qu’en même temps ça me permet de m’affirmer comme j’en ai envie et de pouvoir parler et ça me permet de pouvoir rester dans mon coin sans avoir l’air outsider à certains moments. C’est un mécanisme que j’ai inconsciemment mais que je réfléchis quand même tous les jours, je réfléchis ma tenue même quand je dois aller faire les courses.

5) Est-ce que tu penses que la visibilité est une question politique ?

Dans ma tête, j’ai clairement l’impression que quand on me rencontre on imagine que je suis une petite nana hétéro, et du coup je suis hyper surprise quand je me rends compte que c’est pas le cas. Je pense encore que je colle énormément aux codes féminins et que j’ai l’air d’une « fille ». Je le dis sans aucune méchanceté mais c’est pas comme ça que je m’identifie et pourtant c’est le premier truc qu’on va se dire quand on me voit, que je suis sûrement une nana random, sûrement hétéro et qui pense à elle sûrement uniquement au féminin. Je me rends compte, petit à petit, que c’est pas forcément le cas, je m’en rends compte parfois quand je croise mon reflet dans un miroir et que je m’y attendais pas, je me dis « Attends, peut-être que tu renvoies pas ça ». Ça par contre c’est vraiment quelque chose qui est très en mouvement et très en construction. Je ne me rends pas du tout compte de l’effet que je renvoie en termes de genre. Je pense que là où pour moi, ma visibilité a de l’importance, là où je me rends compte que je suis visible, et c’est déjà un peu rare, j’ai l’impression que ça peut servir de support projectif aux autres pour poser des questions, faire des remarques, pas toujours bonnes d’ailleurs, et échanger autour de ça. Le fait de m’habiller de manière un peu neutre et de casser certains « codes de genre », ça me permet de pouvoir parfois engager la conversation sur ce terrain là, avec des personnes qui peut-être ne se posaient pas trop de questions ou avaient une vision très stéréotypée de ces questions. Je m’en sers vraiment comme départ pour une conversation, comme je m’attache à d’autres fils, comme tout ce qui est l’humour oppressif ou d’à quel point le langage, et surtout les insultes, sont genrées. Je m’en sers pour dire que les questions de genre sont importantes et qu’elles nous touchent. La manière dont on va réagir à mes fringues c’est un peu pareil.

Je viens de me souvenir de quelque chose aussi, ça va faire deux ans que je ne m’épile plus et que je me suis peut-être rasé les aisselles deux-trois fois et ça a été pour mes soutenances, parce que honnêtement j’avais la flemme de devoir gérer ça et de devoir expliquer des choses alors que j’étais en train d’obtenir mes masters. C’est peut-être pas courageux de ma part, mais à ce moment là toute mon énergie devait être tournée sur autre chose donc je me suis dis que comme ça l’attention de mes juré-e-s ne serait pas sur mes poils sous les bras. J’aime bien voir des poils sur mon corps, je sais que le tumblr ohouidespoils d’Enid m’avait énormément décomplexée par rapport à ça et mieux que décomplexée, permis de me rendre compte que c’était beau. Jusque là j’avais jamais vu beaucoup de corps de femmes avec des poils. Je me questionne aussi beaucoup par rapport à ça, j’ai honnêtement la flemme de m’épiler les poils sur mes jambes, mon hygiène intime je fais un peu plus d’effort de temps en temps, mais mes poils sous les aisselles sont une grande question pour moi. Parfois j’ai envie d’avoir de nouveau les aisselles glabres et après je me rends compte que c’est pas confortable, que mon corps aime pas trop ça mais j’oscille un peu entre les deux, donc de temps en temps je me rase et des fois je laisse repousser. Je trouve que c’est la partie la plus difficile, les poils sous les aisselles, dans le regard des autres pas dans le mien, et j’étais surprise de voir que c’était pas tant les inconnu-e-s dans la rue que mes potes, mes connaissances en tout cas, qui me faisaient des réflexions par rapport à ça. Ça ça été un peu difficile et parfois quand je suis en soirée avec des gens qui sont très binaires, très hétéros, très Charlie (rires), je sais que je vais avoir tendance à porter des trucs où on verra pas mes poils sous mes aisselles parce que la flemme d’entrer dans des débats politiques à un moment où je suis là pour kiffer. Autant je me rends compte que c’est aussi de la misogynie intégrée mais je m’aperçois que c’est plus facile d’être une féministe qui s’épile pas qu’une féministe qui s’épile. Je sais pas si je me définis comme féministe parce que je me définis pas trop de manière générale, mais en y réfléchissant je dois l’être. J’ai l’impression d’avoir des actions ou des manières de penser qui le sont. Pour moi être féministe c’est se laisser le choix. J’ai l’impression qu’aujourd’hui c’est plus facile d’expliquer que je suis féministe et que je m’épile pas que je suis féministe et je m’épile, mais je pense que c’est en train de bouger. C’est pas forcément politiquement correct de dire ça. Je suis tellement habituée à voir des poils sur mon corps de femme que je comprends pas toujours quand j’ai des regards pas cool par rapport à ça. En même temps, ça me rappelle qu’il y a du boulot et qu’il y a des choses encore à faire bouger. J’ai tendance à associer encore corps de femme avec mon identité que je vois quand même parfois plus ou moins comme féminine, je me sens bien dans mon corps « anatomiquement » féminin.

Pour revenir un peu à la question, j’ai l’impression que ce que je vais dégager dans mes choix, mes vêtements, mes cheveux courts, ou le fait de pas m’épiler, je le vois comme politique dans le sens où ça va créer des questionnements chez l’autre et qu’on peut en parler, et qu’on peut éduquer parfois si on a l’envie ou la force. Comme je le disais tout à l’heure, pour moi c’est quelque chose de projectif. La personne peut projeter ses choses pas forcément hyper réfléchies et on va pouvoir en parler.

Après il y a aussi un côté, de manière beaucoup plus égoïste, j’aime bien aussi avoir un look qui dit « je suis pas hétéro » pour aussi éveiller dans le regards des autres qui sont pas hétéros un signal « hey on peut communiquer, voire niquer, parce que moi aussi je suis pas hétéro ». Il y a aussi ce côté là, qui est vachement moins militant ou politique, je sais pas si on peut parler de reconnaissance mutuelle d’une certaine façon. Même si les autres nous voient pas, nous on se voit et on est peut-être dans des problématiques un peu similaires.

6) Quelles sont tes stratégies pour résister aux oppressions que tu subis ?

Ça me fait écho à tout ce que je te disais tout à l’heure en mode quand je suis entrée en master je me suis coupé les cheveux et quand j’ai voulu avoir des responsabilités je me suis habillée comme un garçon. Je crois qu’au début – #misogynieintégrée – il y a quelque chose de « Je vais prendre des codes masculins pour me faire une place dans un milieu où en tant que femme on va pas directement me respecter ». Ça a bien marché, en tout cas j’ai l’impression que ça a bien marché. Je te disais aussi tout à l’heure, on peut me genrer à peu près comme on veut, je m’en fiche, mais je me reconnais pas du tout dans l’identité 100% masculin. Donc, même quand je m’habillais comme un garçon, déjà c’était comme un garçon pas comme un homme, je voyais plus les choses de manière pré-pubères en fait, je me maquillais quand même beaucoup pour essayer de tirer du côté des codes féminins que j’adore. La stratégie de « J’arrête de ressembler à une fille » a, au début, vachement bien marché et continuerait sûrement à fonctionner mais aujourd’hui je m’en fiche un peu. Au contraire, j’essaie de me mettre en paix avec ce genre de stéréotypes. Je m’explique, je pense que quand j’ai commencé mon parcours féministe j’ai d’abord eu un gros rejet du féminin, sauf le maquillage parce que vraiment le maquillage, plus que mes fringues, c’est vraiment mon armure. Si on regarde mon eyeliner, on va pas voir mon regard fuyant ou si on regarde mes sourcils bien dessinés, on verra pas que je tremble ou que je suis anxieuse. Mais au début c’était « Je vais rejeter tout ça pour arrêter d’être oppressée », ce que j’ai bien aimé après avoir tout rejeté en bloc c’est que j’ai pu me réapproprier les codes que j’aimais vraiment et délaisser ceux que j’aimais pas, typiquement l’épilation c’est pas revenu par exemple. Alors que je voue un culte à la couleur rose que je pourrais mettre partout, tu peux témoigner tu es dans ma chambre et tu es adossée à un mur rose, le seul bol de mon appartement est rose, j’ai un t-shirt rose… Puis, une fois que j’étais assez forte pour me défendre par mes mots et pas seulement par mes fringues, j’ai pu me réapproprier des codes mais, pour ça, il a fallu que je m’éduque, que je lise des trucs. Mon éducation féministe c’est surtout twitter, et un peu tumblr, et les discussions avec les ami-e-s féministes en numéro un, hashtag Soleil-en-maison-7. Une fois que j’ai eu des arguments pour décrire des mécanismes que j’avais inconsciemment, j’ai pu me réapproprier des codes féminins et là, ça me permet d’aller un peu plus loin et mon identité est un peu au milieu du continuum. Là, j’ai trouvé un équilibre avec les oppressions que je peux supporter, avec mon corps généralement vu comme féminin, et comment je peux répondre avec mes mots.

Aujourd’hui, j’aurais encore du mal à être totalement féminine et à supporter toutes les oppressions qui viennent avec. Ma démarche est super rapide, une démarche de mec, quand je me sens menacée toute seule la nuit, je balance des hanches et j’ai l’air pressé et de savoir où je vais. Il y a certains moments où je me raccroche à des codes masculins ou d’enfant pour éviter des oppressions, mais j’ai déjà la chance d’être super privilégiée parce que je suis blanche, donc il y a tout un pan des oppressions que j’ai la chance de pas connaître. De loin, j’ai l’impression de faire hétéro, je crois que les gens me voient comme hétéro ou bi-curious et je me sens vachement dans le placard. Quand les gens ont pas eu mon background de relation ça arrive moins, mais ce placard là j’ai du mal à le vivre. Dans ma tête tout le monde est bi/pan, j’imagine les gens avec une ouverture maximale au niveau de leurs attirances et je me rends compte « Oh mince mais t’es hétéro ? », j’ai du mal avec l’idée qu’on puisse m’imaginer hétéro. Ça influe sûrement sur mon look mais ça m’arrive même de le dropper dans une conversation avec des gens nouveaux ou d’insister sur les pronoms de certain-e-s ex-es. Il y a énormément de ma manière de me défendre qui passe par mes mots. L’extérieur est toujours dangereux du coup je peux pas manifester, j’en suis incapable, après je me dis que je fais les choses à mon échelle et je trouve un équilibre par rapport à ça. Je suis allée à la Pride pour la première fois cette année, j’y suis allée à Strasbourg comme j’y étais encore et c’est une Pride hyper orientée gay, un peu lesbienne, un tout petit peu trans, très peu bi/pan. Malgré ça je me suis sentie plutôt bien, j’ai pleuré de joie plusieurs fois pendant la Pride, je me sentais enfin bien et validée tout bêtement. Enfin, on me voit pas comme hétéro, c’est cool et c’est une journée qui reste extraordinaire pour moi. Je me suis sentie faire partie de quelque chose qui me reflétait une identité qui m’allait.

7) Quelle est ton expérience dans l’espace public ? Y a-t-il des endroits que tu évites ou des choses que tu privilégies ?

Comme dit, pour moi l’espace public en général, même si j’étais pas concernée par des question queer, c’est un espace qui n’est pas safe. Je pense que même si j’étais pas perçue comme une femme, ça continuerait à l’être parce que ça fait partie de ma personnalité et dans mon introversion ultime, dans mes troubles autistiques, dans ma surdouance aussi. Je me suis toujours sentie à l’étranger dans un espace public. Le contact avec les autres est toujours compliqué et pour moi, il s’exacerbe dans l’espace public donc souvent j’ai l’impression que tout le monde s’y sent un peu bien et moi, pas trop. C’est un peu en caméléonant que je me sens un peu plus safe, si je peux adopter les codes de certains milieux qui me plaisent, en termes de fringues ou de langages ou de tics, je le fais. Il y a des fois où je prends le contre-pied, surtout quand j’ai assez d’énergie et j’essaie vraiment de déranger avec mon look. J’essaie de pas coller mais ça c’est plutôt dans la rue de manière générale ou dans des espaces publics que je connais assez bien, pour savoir si j’ai une porte de sortie si ça ne va pas. J’ai passé quand même six ans dans la même fac, donc à la fin mes fringues étaient en mode « Je viens te déranger avec mes codes vestimentaires qui n’ont rien avoir avec les vôtres » par contre, en stage, au travail, je m’habillais le plus sobrement, le plus « normalement » possible pour pouvoir me fondre dans le décor. Ça m’arrive, surtout quand je sais que je vais rentrer tard et seule, de m’habiller en mode méchant, d’une manière qui peut être vue comme agressive et qui peut un peu gommer ma présentation féminine, parce que je sais que dans la rue, malheureusement, je sais que je vais être moins emmerdée si je ressemble pas à une femme. Donc porter mes docs noires, mon blouson et une casquette noire, si je peux mettre une écharpe noire je le fais. Je sais que j’ai l’air un peu menaçante, je fais 1m60 donc pas trop non plus, mais ça me donne un peu l’air dure à cuir. C’est faux, je balise à fond mais quand même. Je pense que je suis très consciente de ce que certaines de mes fringues dégagent et ça me donne une armure pour décourager parfois un peu certains mecs de me parler dans la rue. Je sais aussi que ça me donne l’air agressive et quand je croise des gens qui sont pas des mecs, je vais avoir tendance à prendre une démarche plus douce, à beaucoup sourire, à montrer dans mon regard que je suis bienveillante, surtout quand je croise des meufs le soir ou des enfants dans la journée. Je veux pas avoir l’air méchante pour des enfants, c’est pas la cible, donc j’essaie de contrebalancer.

J’ai un côté obstiné mais j’ai tendance à pas vouloir changer de trajet pour rentrer même si c’est un trajet que je trouve pas safe. J’adore marcher la nuit seule et je ne veux pas qu’on m’enlève ça. Même si je flippe à mort quand je croise des mecs, j’essaie au maximum de pas changer de direction, ça m’arrive quand je vois des mecs en meute, je change de trottoir mais la plupart du temps je prends sur moi, je mets la musique plus fort et je passe devant eux en essayant de pas trop accélérer le pas. Je ne veux pas montrer que j’ai peur, alors que j’ai peur. Je parle surtout de l’espace public la nuit, parce que la nuit il y a moins de gens et c’est plus facile pour moi. Je veux montrer que l’espace ça m’appartient à moi aussi, parce que l’espace public pour moi c’est aussi mon espace, j’y ai aussi le droit même si je vois bien que c’est l’espace des homme. Mais j’adore marcher longtemps, ça c’est super important pour moi et plus important que ma peur et que le risque de se faire agresser, même si ça peut être dangereux je vais continuer à le faire. Peut-être que je dis ça jusqu’au jour où je vais vraiment avoir des problèmes, mais ça me paraît important de militer à ma petite échelle pour ça. C’est vraiment un espace où le courage prend le pas sur la raison parfois mais c’est quelque chose sur lequel je ne veux pas transiger, c’est juste trop important pour moi.

8) Si tu devais décrire ta présentation physique ou lui donner un titre (la ligne éditoriale de ton look si on veut), qu’est-ce que ce serait ?

Je crois que mon look est à l’intersection de trois inspirations : vieux garçon célibataire, à tendance bientôt maison de retraite, petit garçon en retard pour aller à l’école, parce que j’ai souvent des chaussures plates de petit garçon et je suis pas coiffée et je marche vite parce que je suis tout le temps en retard. Et le professeur Trelawney, mais ça c’est un résidu de mes fringues de fac, le côté plein de volutes en mode petite sorcière qui met plein de truc vaporeux. Petite sorcière goth, je tiens à préciser.

9) As-tu beaucoup changé de présentation ou de stratégies/choix de visibilité jusqu’ici ?

Jusqu’à ma majorité, j’ai jamais eu les fringues que je voulais, je ne pouvais pas les choisir. Du coup, j’ai toujours souffert de ne pas me sentir en adéquation avec les gens autour de moi, parce qu’avec des fringues atypiques, j’étais plus facilement la cible de moqueries. Si je fais tellement à attention à mon look aujourd’hui c’est parce que j’en ai pas mal souffert pendant les dix-huit premières années de ma vie, dans un petit collège et petit lycée bourgeois beauf. Il valait mieux avoir des Converse ou des Vans pour être accepté, t’avais d’autres chaussures et t’étais la risée générale. Quand je suis entrée à la fac, que j’ai eu mon appart, que j’ai pu m’habiller comme je le voulais parce que j’étais dans une ville avec des centres commerciaux à cinq minutes de chez moi et que j’avais de l’argent, là j’ai commencé vraiment à regarder comment les autres s’habillaient, à voir ce que je pouvais pomper de leur style pour pouvoir me faire accepter. Au début du coup, comme j’étais pas du tout dans les questions queer, c’était vraiment juste l’acceptation des autres. Après quand mon féminisme s’est réveillé et que ma non-hétérosexualité est venue sur le tapis, et la question de comment je me plaçais par rapport à mon genre, là, mon look m’a permis de commencer à affirmer ça. Mais j’en ai déjà parlé beaucoup. Entre les fringues d’ado, celles de ma première formation, celles de ma deuxième formation et celles d’aujourd’hui, il y a vraiment des mondes à chaque fois, tu sens que je passe limite sans transition de l’un à l’autre.

10) Penses-tu te ressembler ? Et y’a-t-il autre chose que tu veux ajouter ?

Je trouve que c’est une question qui est super compliquée dans le sens où ça pose énormément de questions théoriques chez moi, du genre, « Est-ce que tu te reconnais dans le miroir ? », « Qu’est-ce que tu penses dégager ? », « Qu’est-ce que tu es ? » Déjà cette question là pour moi est super dure, je pense que le fait de ne pas être neurotypique la rend hyper compliquée. Je pourrais pas honnêtement te dire oui mais je sais juste que, pour l’instant, la plupart du temps, je suis contente du style que j’ai et je suis contente de ce que je renvoie. Je pense qu’avec mes fringues je pourrais pas renvoyer entièrement toute ma personnalité donc je peux en montrer que des petits bouts mais en tout cas, dans les vêtements que je chéris, ceux que je continue à porter, je sais que « c’est un peu moi ». Je sais pas trop d’où ça me vient, parce qu’il y a toujours la question des influences et on s’influence les uns, les autres donc est-ce que c’est vraiment à moi ? Je sais pas pourquoi j’aime le gris par exemple, problématique caméléon, neuroatypie. Ma neuroatypie c’est quelque chose avec laquelle j’ai toujours vécu sans me rendre compte que les autres vivaient pas avec. C’est avec mes études que je me suis rendue compte que la vie est pas si compliquée, elle est pas si difficile pour la plupart des gens et j’ai compris ma spécificité. À partir de là, j’ai beaucoup plus fait attention aux couleurs et aux textures qui me faisaient du bien. J’ai commencé à porter uniquement des couleurs qui m’apaisent et je me suis rendue compte qu’il y a certains jeux de couleurs, genre bleu marine, camel et gris, je suis reposée, je sais qu’il ne peut rien m’arriver, j’ai mes couleurs sur moi. Quand je porte du bordeaux, je me sens super bien. La dernière fois que j’ai pris le train Nantes-Strasbourg, j’étais hyper heureuse parce que le TGV était bordeaux, et même si c’était hyper dur de repartir de Nantes, j’étais dans des couleurs qui m’apaisaient de ouf. La texture des fringues et l’association de textures sont super importantes pour moi ? Je ne vais peut-être pas me reconnaître dans mon look en entier, par contre je me reconnais dans les couleurs que je choisis, dans les textures qui sont miennes. C’est vrai que ça me fait hyper plaisir quand mes potes me montrent des fringues en me disant « Ça c’est tellement ta couleur » ou « Ce pull c’est tellement toi » et oui, je me sens bien dedans. J’ai appris à devenir sensible à ce que je ressentais parce qu’avant je pensais que les autres aussi souffraient et arrivaient à porter un jean sans que ça leur fasse mal, ou de l’orange fluo ou du rouge… Je me forçais et porter du rouge ça me donnait envie de mourir. (rires) Quand j’ai commencé à me dire, tu as le droit de porter uniquement les couleurs qui te font du bien, je me suis rendu compte de l’énergie que je mettais dans le fait de supporter mes fringues, que j’ai plus besoin de mettre, parce que tout d’un coup, les restrictions que je faisais en termes de fringues m’ont permis de me retrouver. Jusqu’à il y a peu, j’étais en mode garde-robe capsule, aussi parce que j’avais un emploi du temps super compliqué et je ne pouvais pas passer du temps à réfléchir à comment j’allais me fringuer, maintenant ça va mieux. Ma garde-robe capsule ça m’a permis d’écrémer et j’ai pu éliminer toutes les couleurs dans lesquelles je me sentais pas bien, toutes les textures qui étaient horribles. À partir de la base avec laquelle je suis venue à Nantes (soit une valise de fringues), j’ai commencé à me fringuer ici parce que je connais les couleurs et les textures qui me parlent. C’est peut-être en cela que je peux dire, oui mon look me ressemble. Mon look arrive à exprimer les difficultés que j’ai à entrer dans le monde et les armes que j’ai mis en place pour y arriver quand même, parce que je pense que c’est important d’entrer dans le monde.