Out There

Queerness, (in)visibilité et espace public
Montréal

Vincent

Vincent, Montréal, Août 2016

(English version down below)

1) Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je me nomme Vincent, j’ai 26 ans, je suis à Montréal depuis un peu moins d’un an. Je me considère activiste dans beaucoup de milieux, notamment les milieux queer et dans la communauté noire, avec les mouvements du Black Lives Matter, ici à Montréal. Sinon je suis étudiant en travail social.

2) Peux-tu me parler de ta tenue (que portes-tu/pourquoi as-tu choisi cette tenue), et plus généralement de ta présentation physique ?

J’ai tendance à avoir une présentation de genre plus masculine. Je suis souvent vu en jean et t-shirt, vraiment très relax comme style, mais souvent avec des messages politiques. Présentement, je porte un t-shirt de mon association syndicale, avec qui je milite depuis mon arrivée à Montréal. C’est quelque chose de très important pour moi. Des fois ma présentation peut être un peu plus punk, parfois beaucoup plus style intello un peu geek, avec mes lunettes et tout, ça dépend vraiment du moment et de comment je me sens.

3) Pourquoi as-tu choisi de poser à cet endroit ? Est-ce que ce lieu a un sens particulier pour toi ?

En arrivant à Montréal, une des premières choses que j’ai faite était de venir ici à la Grande Bibliothèque pour chercher ma carte de bibliothèque et commencer à explorer un peu. Pour moi, les bibliothèques ont toujours été un endroit très important dans ma vie. D’ailleurs, c’est comme ça que j’ai découvert mon orientation sexuelle, à travers des livres, quand j’étais un petit jeune à Toronto, en allant tous les jours à la bibliothèque pour utiliser les ordinateurs, parler sur des chats avec d’autres personnes queer… mais aussi juste de regarder les livres. Je traine souvent trois ou quatre livres avec moi à quasiment tout moment. Ça me paraît naturel de choisir une bibliothèque comme lieu, elles ont toujours joué un grand rôle dans ma vie.

4) Est-ce que des paramètres extérieurs interviennent quand tu choisis ce que tu vas porter ou sur les décisions que tu prends concernant ton apparence/ta présentation physique ?

Ça dépend vraiment de ce que je compte faire ce jour-là. C’est sûr qu’en me rendant à l’école, par exemple, je vais essayer de mitiger un peu ce que je porte, pour quand même afficher mon style mais en même temps, être un peu plus modéré. Alors que, quand c’est une soirée avec mes ami.e.s, ou quoique ce soit d’autre, je vais m’habiller comme je suis confo. D’habitude, ça change pas tant que ça, mais, je dirais que la cause c’est que je suis très confrontationnel, par exemple, si je porte un t-shirt de Action = Vie d’Act Up et si quelqu’un dit quelque chose, même si je suis pas dans un milieu gay ou whatever, je suis toujours là pour essayer de défendre mes idées. Donc c’est probablement grâce ou à cause de ça, je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose (rires).

5) Est-ce que tu penses que la visibilité est une question politique ?

Absolument. Souvent dans les villes où on a une communauté gay qui existe dans un milieu super spécifique, comme le Village à Montréal ou des quartiers gay, les personnes ont tendance à penser que ces communautés là s’isolent dans ce Village et n’existent pas à l’extérieur. Donc, si j’ai une présentation de genre qui est beaucoup plus queer à un certain moment, si je me sens vraiment politique et que je veux vraiment m’impliquer là-dedans, je vais rentrer dans des endroits hétéro de la « société normale » pour dire qu’on existe partout en ville et partout dans la vie. C’est pas juste qu’on va s’isoler dans le Village.

J’ai plusieurs expériences différentes parce que ces dix dernières années j’habitais à Ottawa, après avoir vécu à Toronto. Les villages de Toronto et Montréal sont assez semblables mais dans des sens un peu différents. Le Village de Toronto a vraiment vu un embourgeoisement très clair, avec beaucoup de chaînes de restauration et de trucs comme ça, alors que le Village de Montréal a un peu plus d’indépendance par rapport à ça. Il y a aussi un peu plus d’implication communautaire dans le Village à Montréal comparé à Toronto.

Ottawa c’est autre chose, ils viennent tout juste d’avoir un Village, il y a peut-être deux ans à peine. Ce Village n’a pas vraiment été créé comme un lieu de rencontre pour des personnes queer, c’était vraiment une sorte de campagne de marketing de l’une des associations patronales qui voulait vraiment profiter de l’identité queer, qui a fait de lobbying auprès de la ville pour avoir des pancartes qui promeuvent ce quartier comme le Village, avec des arc-en-ciels un peu partout mais qui a pas vraiment d’appartenance communautaire. Ce que je trouvais intéressant à Ottawa c’est que c’était possible d’être queer un peu partout dans la ville, on se sentait pas limité.e.s au Village. Il y avait des bars gay un peu partout, des magasins spécialisés pour la communauté queer vraiment partout en ville alors que maintenant, il y a une sorte de pression qui est mise par les patrons sur l’avenue Bank, qui disent « Ah vous voulez être queer ? Pourquoi vous ne venez pas dans le Village ? ». C’est corporatiste et pas du tout communautaire.

6) Quelles sont tes stratégies pour résister aux oppressions que tu subis ?

Ça dépend vraiment du contexte. Dans un contexte où je me sens à l’aise de répliquer, comme je le disais je suis quelqu’un de confrontationnel, ça ne me dérange aucunement de dire à une personne qui dit quelque chose d’oppressif que « Hey, ce que tu dis c’est un peu de la merde, on va avoir une discussion là dessus si tu veux. ». Je vais essayer de fournir une éducation mais bien entendu il y a certaines circonstances où je ne suis pas à l’aise pour le faire. Par exemple, aujourd’hui même je marchais dans le Village avec mon t-shirt de syndicaliste et, comme on le sait sûrement, dans le Village gay de Montréal il y a beaucoup de policiers, or ce logo étant le logo d’un syndicat révolutionnaire, il est quand même bien connu par les policiers et le SPVM. En plus d’être un homme noir, toute cette interaction ensemble a fait que je ne me sentais pas vraiment à l’aise à cause du rapport de pouvoir qui existait. Ce que je trouve intéressant avec ça, c’est que ça a un lien direct avec les revendications de Black Lives Matter Toronto, qui revendique le fait d’avoir moins de policiers lors de la Fierté et dans les espaces queer en général pour donner un maximum d’accessibilité aux personnes marginalisées. Pour moi, c’est très important, je me sentirais beaucoup plus à l’aise dans le Village s’il y avait moins de policiers.

7) Quelle est ton expérience dans l’espace public ? Y a-t-il des endroits que tu évites ou des choses que tu privilégies ?

C’est bizarre parfois je me sens dans l’obligation de mitiger mes identités, par exemple, il y a un endroit où je me fais couper les cheveux, un salon de coiffure pour hommes noirs. J’y vais assez régulièrement, mais je sais qu’il y a certaines choses que je ne devrais pas porter quand j’y vais, en même temps je continue à y aller parce que j’adore trop l’expérience. C’est un peu machiste je dois l’avouer, mais en même temps l’expérience est bien parce qu’on parle un peu de tout. On parle de brutalités policières entre hommes noirs, on parle de famille, de communauté, on parle de tout, ce que je trouve vraiment intéressant et c’est très communautaire.

À part ça, je passe beaucoup de temps dans le Village mais pour des raisons différentes, j’essaie de parler à des personnes que je connais dans le Village, on a essayé de lancer des campagnes de syndicalisations… Mon but dans le Village c’est pas vraiment d’être à l’aise parce que c’est pas vraiment le cas, c’est un peu comme le salon de coiffure. On se sent à l’aise par rapport à notre identité queer et surtout parce que j’ai une présentation masculine, je suis perçu comme étant un homme gay, donc ça fait que je suis un peu plus accepté dans le Village que des personnes non-conformes ou non-binaires, des femmes ou des personnes trans. Donc mon expérience est différente, mais je vis quand même quelque chose d’intéressant, à force d’être un homme noir dans le Village. Dans la communauté queer ou plutôt gay, on a tendance à hypermasculiniser l’homme noir en se servant de pas mal de stéréotypes. Je dirais que ma vie c’est un peu plus d’essayer de mitiger mes identités, les espaces dans lesquels je me sens confortable avec une telle identité du jour au lendemain.

8) Si tu devais décrire ta présentation physique ou lui donner un titre (la ligne éditoriale de ton look si on veut), qu’est-ce que ce serait ?

Je dirais Fag-punk activiste, c’est plutôt ça.

9) As-tu beaucoup changé de présentation ou de stratégies/choix de visibilité jusqu’ici ?

Oui, je suis passé un peu par tous les modèles et je dirais que c’est à cause de mes multiples identités. Des fois, quand j’étais plus jeune, j’avais une présentation beaucoup plus gangster, avec le gros pantalon et tout, une présentation de genre beaucoup plus typée pour un homme noir. Par la suite, quand j’ai fait mon coming out, je me suis rendu compte qu’en tant qu’homme gay, à ce moment-là, ma présentation avait beaucoup changé à cette époque. Je suis devenu un peu plus twink, comme le typique stéréotype gay, en utilisant les stéréotypes pour essayer de m’assimiler à cette culture et puis finalement je me rends compte que, en tant qu’homme noir avec la peau moyennement foncée, je pourrais pas forcément m’intégrer à 100% dans ça. Après ça, je me suis vraiment dit que je vis ma vie et je vais m’habiller comme je suis confo, ça donne mon look. En même temps, c’était aussi à ce moment là que j’ai découvert beaucoup plus l’identité queer, l’identité de fluide (dans le genre) et les identités plus politiques. Ça contribue à là où j’en suis dans mon look d’aujourd’hui, je porte mes messages politiques et je m’en fous.

10) Penses-tu te ressembler ? Et y’a-t-il autre chose que tu veux ajouter ?

J’ai réalisé que je suis fluide très récemment donc je suis toujours en train d’explorer cette partie de mon identité, mais je pense que oui. Je pense que ça me décrit assez bien comme identité. Tu sais des fois on me voit habillé comme je suis présentement mais avec le petit truc de Starbucks, parce que je suis accro au café, et un livre de Malcolm X ou un autre livre anti-capitaliste sous le bras et c’est une sorte de contradiction mais j’aime ça. Je pense que je me ressemble, oui.

– – – – In English – – –

1) Can you introduce yourself ?
My name is Vincent, I am 26, I have been in Montreal for less than a year. I consider myself an activist for a lot of causes, in queer spaces for instance, and in the black community with Black Lives Matter, here in Montreal. I am also a student in social work.

2) Can you tell me about your outfit (what you are wearing/why you chose this outfit), and more generally about your physical presentation ?
I tend to have a rather masculine gender presentation. I’m often seen wearing jeans and t-shirts, really casual style but also often wearing political messages. Right now, I am wearing the t-shirt of my union, which I’ve been supporting since my arrival to Montreal. It’s very important for me. Sometimes my presentation can be a little bit more punk, sometimes more nerdy, a little geeky, with my glasses and stuff, it really depends on the moment and of how I feel.

3) Why did you choose to shoot here ? Does this place have a special meaning for you ?
When I arrived in Montreal, one the first things I did was to come here, to the Grande Bibliothèque, get my library card and start exploring. For me, libraries have always been important places in my life. It’s actually through them that I discovered my sexual orientation, through books, back when I was a young kid in Toronto, going to the library every day to use the computers and chat online with other queer people… but also just checking out books. I usually have three or four books with me at all time. It seemed natural to choose a library as they have always played a big role in my life.

4) Do external factors have an influence on choosing what you’re going to wear or on the decisions you make regarding your appearance/physical presentation ?
It really depends on what I intend to do that day. Obviously, when I’m going to school I will mitigate a little what I wear, still showing off my style but in a more moderate way. Whereas, when it’s a party with friends or whatever, I’ll wear what I feel comfortable wearing. Usually, it doesn’t change that much but, I would say it’s because I’m very confrontational, for instance, if I wear an Act Up t-shirt saying Silence = Death and if someone says anything, even if I am not in a gay space I’ll still defend my ideas. So it’s probably because or thanks to that, I don’t know if that’s a good or a bad thing. (laughter)

5) Do you think that visibility is a political matter ?
Absolutely. In cities where a gay community exists in a specific place, such as Montreal’s Village or other gay districts, people often seem to think that communities isolate themselves in this Village and don’t exist outside of it. So if I have a gender presentation more queer at some point, and I feel very political and willing to get involved, I will go to straight spaces of the « normal society » to say that we exist everywhere in town and in life. We don’t just go isolate ourselves in the Village.

I’ve had different experiences because these last ten years I lived in Ottawa, after living in Toronto. The Toronto and Montreal Villages are quite similar but different in a sense. Toronto’s Village has really experienced a clear gentrification with a lot of restaurant chains and stuff like that, whereas the Montreal Village has a little more independence toward this. There’s also a bigger community involvement in the Montreal Village compared to Toronto’s.

Ottawa is something else, they just got a Village barely two years ago. It wasn’t a Village created for queer people to meet up, but it was a sort of marketing campaign, from a managerial organization who wanted to take advantage of the queer identity and who lobbied to get some signs that promote this Village with rainbows everywhere, but with no real sense of community. What I found interesting in Ottawa was that you could be queer anywhere in town, we didn’t feel restricted to the Village. There were gay bars throughout the city and special stores for queer people really everywhere. Now there’s some kind of pressure from the corporations on Bank Avenue saying « Oh so you wanna be queer? Why not come to the Village ? ». It’s corporatist and not community-based at all.

6) What are your strategies to resist the oppressions you face ?
It really depends on the context. In a context where I feel comfortable replying, as I said I am a confrontational person, it doesn’t bother me at all to tell someone who’s saying something oppressive « Hey what you’re saying is shitty, let’s have a talk about that if you want. ». I will try to provide an education but of course, there are certain circumstances where I don’t feel at ease doing so. For instance, today I was walking in the gay Village of Montreal wearing my unionist t-shirt and, as you probably know, there are a lot of police officers in the Village and this logo, being the logo of a revolutionary union, is pretty well-known of the SPVM and the police. In addition to being a Black man, all this interaction together didn’t make me feel comfortable because of the existing power dynamic. What I think is interesting is that this has a direct link to the Black Lives Matter Toronto demands to have fewer police officers in Prides and queer spaces in general, to ensure a maximal access to marginalized folks. For me, this is really important, I would a lot more comfortable in the Village if there were fewer police officers.

7) What is your experience of public space ? Are there places you avoid going to or things you favor ?
It’s weird because sometimes I feel I have to mitigate my identities, for example, there’s a place I go to get my hair cut, it’s a hair salon for Black men. I go there fairly regularly but I know there are certain things I shouldn’t wear when I go, meanwhile I still go because I love the experience. It’s a little macho, I must admit, but at the same time, the experience is great because we talk about everything. We talk about police brutality between Black men, we talk about family, community, we talk about everything which I find very interesting and communitarian.

Apart from that, I spend a lot of time in the Village but for various reasons, I try to talk to people I know in the Village, we tried to launch union campaigns. My goal is not to feel comfortable in the Village because it isn’t really the case, it’s like the hair salon. We feel comfortable in relation to our queer identity and also, because I have a masculine presentation, I am perceived as a gay man meaning I am more accepted in the Village that non-conforming or non-binary people, women or trans people. So my experience is different but it’s also interesting being a Black man in the Village. In the queer, or rather in the gay community, there’s a tendency to hyper-masculinizing Black men using stereotypes. I would say my life is trying to mitigate my identities, the spaces I feel comfortable in with one identity from one day to the next.

8) If you had to describe your physical presentation or give it a title (like the editorial line of your look sort of), what would it be ?
I would say Fag-Punk activist, it’s probably it

9) Have you changed your presentation or strategies/choices of visibility a lot until now ?
Yes, I have gone through all the types and I would say it’s because of my multiple identities. Sometimes, when I was young, I would have a more gangster presentation, with baggy pants and all, a gender presentation way more standard for a Black man. Then, after my coming-out, I realized that as a gay man, at the time, my presentation had changed a lot back then. I became more twink, like the stereotypical gay, using stereotypes to try to blend in this culture, eventually, I realized that as a Black man with medium-dark skin, I wouldn’t be able to blend in a 100% anyway. After that, I told myself my life was mine to live and I was going to dress in a way that feels comfortable, which gives my look. This was also the moment I discovered the queer identity, the genderfluid identity and political identities in general. This also plays a part in where I am at in my look today, I wear political messages and I don’t care.

10) Do you feel like you resemble yourself ? And is there anything you want to add ?
I realized I am fluid very recently so I am still exploring this part of my identity but, I would say yes. I think it describes me pretty well as an identity. You know, sometimes you see me dressed like today, with a Starbucks cup because I am addicted to coffee, a Malcolm X or other anti-capitalist book under my arm and, it’s a sort of contradiction but I like it. I think I look like myself yes.